Hans-Érik Filfe-Leitner
Marthe, histoire d’une fille (1876) est le premier roman publié de J.-K. Huysmans. Avec Les Sœurs Vatard (1879), son deuxième roman, qui raconte le sort de deux grisettes, Marthe a ceci de particulier, par rapport à la majorité des œuvres plus tardives de Huysmans, qu’il s’attache à un personnage féminin et qu’il s’attarde, en quelque sorte, à chercher des causes aux défauts attribués à la féminité dans les romans subséquents de l’auteur. Les personnages masculins du reste des romans de Huysmans convergent vers une certaine unicité, vers un « type unique1 ». L’image de la femme, cependant, y est beaucoup moins « nette » et plus variée2, oscillant de la grisette à la garçonne, du succube à l’ingénue, de la prostituée à la sainte. Marthe, dans le roman, occupera plusieurs des « possibles sexuels3 » du corpus huysmansien : elle sera prostituée dans les rues et en maison close, semi-professionnelle entretenue ou concubine. Cinq ans avant En ménage (1881), roman sur les relations entre les sexes, Huysmans publie un roman de fille introduisant plusieurs des questions lancinantes sur le travail du féminin et de la femme, les rapports amoureux et les rapports sociaux qui imprégneront son œuvre.
L’histoire d’une fille : synopsis
Marthe Landousé devient orpheline à 15 ans. Sa faible constitution ne lui permet pas de poursuivre son métier à l’atelier de fausses perles où travaillait sa défunte mère et, après avoir connu la faim, qui « la roula dans la boue des priapées4 », elle se met à arpenter les rues pour gagner son pain. Elle trouve un jeune homme auquel elle se lie et tombe enceinte. L’enfant et le jeune homme mourront de froid, faute de combustible pour la cheminée, et Marthe devra retourner dans les rues avant de rencontrer une ancienne camarade de fabrique qui la pousse à intégrer une maison close. Elle connaît, pendant quelques mois, une « vie plus effroyable que toutes les géhennes rêvées par les poètes » (M, 33). En s’enfuyant du bordel, après une soirée particulièrement humiliante, elle tombe sur Ginginet, propriétaire de théâtre, à qui elle plaît et qui l’embauche, la sauvant ainsi momentanément de la prostitution. Très populaire auprès du public masculin, Marthe finit par se lier avec un admirateur secret qui se dévoile, l’écrivain Léo, et ils vivent heureux en concubinage, jusqu’à ce qu’ils perdent tous deux leur emploi. La menace en filigrane de la police, qui retrace les filles et fait « des râfles de femmes » (M, 72), fait craindre à Marthe de s’humilier devant Léo et elle décide de le quitter pour retourner à sa vie d’avant. Ce retour aux troupes de courtisanes du carnassier et violent Ginginet confirmera à Léo, qui ne voit ni la détresse de Marthe ni la part de honte dans son départ, que Marthe est un « repoussoir à l’honnêteté » (M, 140). Il la rejettera, quand elle le suppliera de la reprendre et finira par se marier avec quelqu’un d’autre. On apprend, dans une lettre lue par un ami de Léo étudiant en médecine, lors de l’autopsie de Ginginet, mort d’alcoolisme, que Marthe est à nouveau employée au lupanar, et ce, pour de bon, semble-t-il :
sa vie ne changera guère maintenant. – Admettons encore une alternance de richesse et de misère et ce sera tout ; elle finira dans une crise d’ivrognerie ou se jettera, un jour de bon sens, dans la Seine. – En vérité, ce n’est plus la peine que nous nous occupions d’elle, et puis, que peut me faire ce qu’elle deviendra ? (M, 136-137)
Marthe prostituée
La société française de 1876 voyait en la prostitution un sujet littéraire scandaleux et les auteurs qui l’abordaient s’exposaient à des poursuites judiciaires et aux foudres des organisations morales, ce qui force les auteurs à la prudence ou à l’emploi de moyens détournés5. Pour diffuser son roman, le jeune Huysmans a d’abord élu de le faire imprimer en Belgique, afin que le roman soit acheminé clandestinement vers la France. Or, Huysmans est arrêté à son retour en France, les exemplaires qu’il apportait sont saisis par la censure et seul un petit nombre de copies continuera à circuler, entre naturalistes6. La réédition de 1879, quant à elle, fait face à la critique qui n’y voit aucune pertinence et attribue ce roman à l’obscénité gratuite7. Selon les écrits de 1883 d’Eugène de Budé, qui fondera le Bureau international contre la littérature immorale en 18938, la dangerosité du naturalisme tient en ce qu’il traite de la sexualité assez ouvertement, des classes populaires, et en ce que « l’élément féminin » y « prédomine partout »9. La prostitution comme sujet permet néanmoins à la littérature naturaliste d’aborder la misère, les bas-fonds et l’hypocrisie de la société bourgeoise de l’époque ; la prostituée se retrouve au centre d’une stratégie littéraire ayant pour but de montrer les parts les plus sombres de la société française10.
Marthe s’inscrit pleinement dans les codes et dans l’imaginaire de cette littérature prostitutionnelle auquel le public prendra goût : le personnage principal, dont le nom commence en M11, n’a plus aucun filet familial et tombe, après des mésaventures (souvent, une maternité qui se termine tragiquement), dans toute la misère de la prostitution12. Malgré le côté romanesque de Marthe, Huysmans a effectué des recherches approfondies sur celles que, dans le discours de l’époque, on appelle les « filles ». Notamment, il a colligé, au ministère où il travaillait, la correspondance vieille de deux décennies d’une « amoureuse de maison13 ». Le but était, dans son Histoire d’une fille, de faire ressentir aux lecteurs et lectrices ce que les prostituées ressentent. Conséquemment, la narration les place dans l’intériorité de Marthe, en leur décrivant ce qu’elle voit à travers ses yeux14 :
Elle se sentait écœurée et lasse, comme au sortir de longues crapules. Par instants, ses douleurs semblaient s’apaiser et elle regardait d’un œil ébloui les splendeurs qui l’entouraient. Ces girandoles de bougies, ces murs tendus de satin, d’un rouge mat, gaufré de fleurs en soie blanche, miroitant comme des grains d’argent, dansaient devant ses yeux et pétillaient comme de blanches étincelles sur la pourpre d’un brasier ; puis sa vue se rassérénait et elle se voyait, dans une grande glace à cadre de verre, prostrée impudemment sur une banquette, coiffée comme pour aller au bal, les chairs relevées de dentelles, pimentées d’odeurs fortes. (M, 34)
Par cette intériorité, Marthe ne se classe pas d’emblée parmi les romans et les œuvres littéraires sur la prostitution qui versent dans le « déni du sujet » tant en esthétisant la femme que par la reproduction fin-de-siècle du motif de la féminité inquiétante15.
On observe la véracité de la description de Huysmans, premièrement, en ce que Marthe ressent ce que Judith Trinquart, qui a étudié et développé des protocoles de traitement des personnes prostituées, nomme la décorporalisation, et qui consiste en la « sensation d’une séparation entre la personne et son enveloppe corporelle16 » :
Elle ne pouvait croire que cette image fût la sienne. Elle regardait avec étonnement ses bras poudrés de perline, ses sourcils charbonnés, ses lèvres rouges comme des viandes saignantes, ses jambes revêtues de bas de soie cerise, sa poitrine ramassée et peureuse, tout l’appât troublant de ses chairs qui frissonnaient sous les fanfioles du peignoir. Ses yeux l’effrayèrent, ils lui parurent, dans leur cerne de pensil, s’être creusés bizarrement et elle découvrit, dans leur subite profondeur, je ne sais quelle expression enfantine et canaille qui la fit rougir sous son fard. (M, 34-35)
Cette incapacité à reconnaître sa propre image dans le miroir est relevée chez ses patientes par Trinquart, plus d’un siècle après que Huysmans l’a décrite dans Marthe. La crainte de ses propres yeux (les yeux sont le miroir de l’âme) inscrit la protagoniste aussi dans ce sentiment dissociatif que remarque Trinquart chez ses patientes17. Plus tard dans le roman, quand Ginginet, devenu lui-même proxénète, se félicite de sa mainmise sur Marthe, on décrit ainsi la condition de la fille :
Marthe était arrivée à cette phase où les sens ne vivent plus que par secousses. L’amour peureux, l’amour ne vivant que de brutalités et d’injures, le système nerveux bandé à l’excès et ne se détendant que sous le poids de la douleur physique, les joies de la bourbe, cette haine attendrie que l’on porte au mâle qui vous fouaille, les révoltes furieuses contre le servage, cette allégresse à frapper son dompteur, quitte à se faire écraser par lui, rendirent Marthe presque folle. Elle eut des moments d’accablement et de prostration où elle recevait les coups sans bouger jusqu’à ce que, hurlant de douleur, elle le suppliât de ne la point tuer. (M, 101)
Puisque Trinquart conçoit « l’hypoesthésie » des personnes prostituées comme « un temps et un espace dans lesquels la personne désinvestit son corps de l’aspect psychique des sensations, et un autre dans lesquels elle tente de les réinvestir18 », on peut encore jauger à quel point Huysmans a visé juste, adoptant même le registre de la physiologie, en parlant des contractions et décontractions de « système nerveux » et du passage d’un état de sensation à l’autre, selon les besoins. Puisque Trinquart est médecin, ses recherches servent à traiter les personnes qui souffrent de ce rapport à leur propre corps. Son processus thérapeutique est triparti : premièrement, la restauration de la parole, ensuite la dévictimisation et finalement la recorporalisation19. Certaines des parties de ce processus s’apparentent bien à l’éthique du care, comme la restauration de la parole ou la recorporalisation, qui passerait par des soins visant le bien-être corporel de la victime20. Or, dans le projet de l’Histoire d’une fille, s’il y a une volonté, pouvant plus ou moins s’apparenter à une tentative de leur donner une voix, de mettre en évidence les conditions déplorables des prostituées, le personnage de Marthe finit par perdre la sienne au fil du récit (le roman se termine sur la lettre de Léo à des amis, et Marthe n’est plus là qu’en filigrane) et elle ne reçoit jamais vraiment les soins qu’il lui faudrait pour qu’elle soit réconciliée avec son corps. Certes, Léo en prend soin, mais seulement quand elle est malade21. Quels que soient les soins apportés par Léo à Marthe, ce care ne réussit à la guérir de son rapport à la prostitution, puisqu’elle y retournera.
Finalement, Huysmans a voulu évoquer la solidarité féminine des maisons closes et des prostituées, qui peuvent prodiguer un care. Dans Marthe, cette entraide, quoique limitée, serait la seule lueur d’espoir dans ce qu’a vécu l’héroïne. Marthe, quand elle est dans la rue, craignant la police ou Ginginet, peut toujours compter sur « une ancienne cabotine » (M, 102) ou « une ancienne camarade de fabrique » (M, 32) pour la sortir de sa misère immédiate. Toutefois, ce salut momentané passe fréquemment par le référencement à de nouveaux clients qui combleront les besoins financiers immédiats. Notons que Huysmans effectue un rapprochement entre la prostitution et la fabrique de fausses perles où Marthe a fait ses débuts dans le monde du travail : « Un atelier de femmes, c’est l’antichambre de Saint-Lazare. » (M, 24) Cela rappelle que les métiers et le travail féminin (particulièrement le travail de care) sont souvent associés à la prostitution dans les romans de fille22.
Dans les bordels, « pour que la vie soit tolérable », il faut « un minimum de gentillesse et un respect de l’autre23 ». Ces « âmes, rendues charitables par l’ivresse », qui disent à Marthe : « n’aie donc pas peur, tu t’y feras bien vite » (M, 123) n’ont pas d’autres choix que de s’épauler, ou même, parfois, de se soigner, car « seules leurs compagnes d’infortune peuvent les comprendre et leur faire le don d’un peu de commisération24 ». Il faut être prudent, cependant, car il faut discerner ce qui aide de ce qui nuit à celle qui est l’objet de ce care. Quand on coiffe et que l’on enrubanne une fille, jusqu’à ce que « chacune a[it] sur le crâne un étage de tignasse et au-dessus du front un tas de banderoles et de fleurs » (M, 123), ce pourrait ne pas être pour son bien, mais pour celui du client. La frontière entre le souci à l’égard d’une fille que l’on pare ou que l’on encourage, et le plaisir du client est floue ; les prostituées savent d’expérience le dommage que peut faire un client insatisfait. Nous pourrions dire que les soins que se portent les filles entre elles sont véritablement bien intentionnés et qu’ils proviennent d’une sollicitude véritable, mais qu’ils ont pour conséquence de garder Marthe dans la prostitution. Les conséquences du care s’annulent alors : les soins apportés au corps de Marthe sont illusoires et cachent une volonté bienveillante de lui épargner les pires conditions de la vie de prostituée. Cette bienveillance a pour effet de la maintenir dans cette vie qui la détruit. D’ailleurs, notons que les filles montrent parfois de la cruauté ou de l’indifférence pour le sort de Marthe quand elle résiste trop à accomplir ce que l’on attend d’elle :
un de ces hommes lui fit signe. Elle ne bougeait, implorant du regard ses compagnes, mais toutes riaient et se gaussaient d’elle ; seule, Madame la fixait de son œil mort. Elle eut peur, se leva, comme ces mules qui, après s’être butées, s’élancent tout à coup sous le cinglement d’un coup de fouet ; elle traversa le salon, trébuchante, assourdie par une grêle de cris et d’éclats de rire. (M, 37)
Il y a donc place à une réflexion sur le care dans ce premier roman de Huysmans. Mais si l’on remarque sa présence, entre autres dans la solidarité des prostituées entre elles, on peine à le voir pleinement réalisé. Même dans les autres domaines, comme la maternité ou le travail ménager, où l’on s’attendrait à retrouver la sollicitude, elle ne s’opère jamais pleinement.
Marthe ménagère
Parmi les formes de la sollicitude qui sont inatteignables dans le roman, le care familial est le premier à échouer. Marthe n’a pu profiter d’un care maternel. Avant d’être orpheline à 15 ans, elle travaillait à l’atelier de fausses perles, comme sa mère. En étant forcée de contribuer à la subsistance de sa famille et de passer ses journées « près de son père malade » (M, 23), sa posture dans la relation de soin asymétrique (souvent propre au care) n’est pas celle de l’enfant, de la personne qui reçoit des soins, mais celle de la pourvoyeuse. La pauvreté y est pour beaucoup. Quand des souvenirs vagues et tendres de ses premières années lui reviennent à l’esprit, ils sont tricotés de misère :
C’était, à la vérité, jeu de nerfs tendus plus qu’une émotion vraie et cependant, au mot de « mère, » elle avait senti comme un coup dans la poitrine. Son enfance à laquelle elle s’efforçait de ne pas songer, lui était subitement apparue, sa mère à elle était morte à la peine, elle la revoyait, se penchant sur son berceau, baisant ses mains quand elle les sortait du lit, lui souriant avec des larmes quand la chambre était froide. Un vieil air qu’elle lui chantait lui revint par bribes ; elle tenta de le retrouver, mais cette tension de mémoire achevant de la briser, elle s’endormit d’un sommeil de plomb jusqu’au lendemain matin. (M, 69)
Le sourire en pleurs de la mère qui se désole de la température de la chambre rappelle bien sûr la mort de l’enfant de Marthe. La mère de Marthe a peut-être atteint les deux premières phases du processus actif du care telles que conçues par Joan Tronto25 : se soucier de et se charger de. Ses moyens, toutefois, ne lui permettaient pas d’agir. Au moment de devoir elle-même prodiguer des soins maternels, à la suite de la triste naissance de son enfant, Marthe est trop faible pour s’occuper du nouveau-né et ne peut même pas s’engager dans la première des quatre phases du care : se soucier de. Pendant la mort de l’enfant, Marthe est sans connaissance et est incapable de se rendre compte que son enfant meurt. Cette phrase de Huysmans à propos de la nuit fatale semble étrangement accusatrice : « Seule, la fille sortit de la tourmente, plus fraîche et plus affriolante que jamais. » (M, 31) Le lecteur pourrait presque croire que l’on reproche à la fille d’avoir failli à ses devoirs maternels en ne mourant pas et en conservant, malgré le drame, les apparences de la vie et de la jeunesse. L’incapacité de Marthe à se souvenir de la berceuse de sa mère suggère bien qu’il y a eu une cassure brusque, presque traumatique, par rapport à son enfance. Plus tard, alors qu’elle s’enfuit du bordel, elle tombe sur une boutique de jouets :
Elle regardait avec une attention déroutée les vitrines d’un marchand de jouets, les billes, les images d’Épinal, les polichinelles de bois, les petites marmites vernissées et vertes à l’usage des enfants, les fioles de parfumerie taillées à côtes, bouchées à l’émeri et coiffées d’un casque de peau blanche, les bouteilles d’encre rouge, les paquets d’aiguilles, enveloppées de papier noir, avec les armes de l’Angleterre en or, les images de sainteté, les crayons Mangin. (M, 39-40)
C’est le choc entre le monde de l’enfance choyée et celui de Marthe qui n’a pas eu d’enfance, entre celui de la grande « fille » et celui des petites filles. C’est également la nostalgie d’une attention et d’une sollicitude qu’elle n’a pas connues, à cause de la misère, et dont elle ne pourra plus jamais être l’objet, parce qu’elle est mise au ban de la société.
Si l’indigence de Marthe l’a menée à la prostitution, dans sa relation avec Léo, elle l’a aussi forcée aux travaux ménagers, pour lesquels elle n’avait aucune prédisposition. Marthe a « la conviction, née des rancunes de l’artiste dédaigné, que la protection acquise, au prix de toutes les lâchetés et de toutes les vilenies, est tout ici-bas […] » (M, 23). Cette citation n’est pas sans rappeler la multiplication des valeurs et la subversion de l’éthique qu’évoque Carol Gilligan, pour qui l’un des acquis du développement de l’éthique du care est la pluralisation des « voix morales » et l’émergence d’une « moralité féminine26 ». Cette moralité féminine tendrait vers « la préservation et l’entretien des liens humains », et serait en cela moins universalisable que ce que l’on pourrait désigner comme étant une moralité masculine, qui aspirerait plutôt à un idéal de justice peu flexible et changeant selon les valeurs dominantes de l’époque27. La « moralité féminine » dépendrait de l’expérience ou du vécu et demanderait que chaque situation soit traitée individuellement, ce qui veut dire que, dans plusieurs cas, elle peut s’opposer à l’éthique dominante28. La pluralisation des voix en engendrera donc certaines qui semblent moins justes ou morales que d’autres. Or, face à la morale bourgeoise de l’époque, que d’aucuns appelleraient aujourd’hui « patriarcale », Marthe oppose sa propre morale, cohérente étant donné son indigence et sa souffrance, mais incompatible avec les valeurs de ses contemporains. Le travail ménager, stratégie de survie pour Marthe, est somme toute un moindre mal que la prostitution, même s’il est surtout accompli pour éviter le retour au bordel, plutôt que par une véritable sollicitude pour Léo. Le soin qu’elle prodigue à son amant n’est pas tout à fait désintéressé.
La comparaison que Huysmans fait entre Marthe et « l’artiste dédaigné » reprend l’un des motifs récurrents de son œuvre : la loi du corps. Celle-ci est impérative pour Marthe, et connue des artistes, qui en plus d’avoir faim, seraient eux aussi mis au ban de la société (pourvu qu’ils soient de vrais artistes) et prisonniers de la marchandisation généralisée29. En d’autres mots : Marthe doit vendre son corps pour survivre, l’artiste doit vendre son âme.
Au début de la relation, ce care ménager fonctionne et Léo voit d’un bon œil l’intrusion qu’il a permise dans son intimité :
Leur première soirée de noces fut sans pareille : Marthe rétablit l’ordre de la maison, nettoya les tiroirs, mit de côté le linge à repriser, épousseta les livres et les tableaux et quand il revint pour dîner il trouva bon feu, lampe ne fumant pas comme d’habitude, et, dans son fauteuil, une femme gentiment ébouriffée qui l’attendait, les pieds au feu, le dos à table.
– Comme je vais travailler, se dit-il, maintenant que je suis si bien chez moi ! (M, 61)
Tout va rondement, en fait, tant et aussi longtemps que chacun remplit sa part du contrat. Dans cette attente d’une « femme gentiment ébouriffée » près du foyer (image qui se veut attirante), on retrouve l’association, qui revient dans d’autres romans de Huysmans, entre le travail de la femme et le désir de son compagnon, et, comme dans En ménage, la détérioration de la relation entre les amants est symbolisée par l’incurie et le désordre30 : « Au reste, elle se lassa vite du travail de chaque jour, le ménage fut balayé à la diable, le repas préparé à toute volée ; elle faisait monter d’une gargote des parts de lapin, des tranches de gigot cuit au four. Léo se plaignit. » (M, 65) Huysmans a tout de même précisé, au début du roman, que Marthe n’a aucune prédisposition au travail manuel :
C’était, au reste, une singulière fille. Des ardeurs étranges, un dégoût de métier, […] une certaine paresse instinctive qu’elle tenait de sa mère, si brave dans les moments pénibles, si lâche quand la nécessité ne la tenaillait point, fourmillaient et bouillonnaient furieusement en elle. (M, 23)
Dans les codes du « roman de fille », la paresse et le tempérament languissant sont souvent parmi les causes de la prostitution31. On comprend que Marthe a des regrets par rapport à l’échec de son ménage avec Léo, qu’elle sait comment ses travers l’empêchent de fournir au ménage les soins qu’il faut afin qu’il soit sauvegardé : « Léo était tout de même un bon garçon ! je me suis conduite avec lui comme la dernière des femmes. Je me grisais, sais-tu, et il me couchait et il me soignait quand j’étais malade. » (M, 75) Ce renversement, dans lequel c’est l’homme qui prodigue les soins qui incomberaient traditionnellement à la femme, qui s’observe aussi le soir de la mort de l’enfant de Marthe, quand le jeune homme tente sans succès de prendre soin du bébé mourant32, accentue l’échec de la fille à assumer le rôle du care-giver.
Si le maternage est la forme fondamentale du care, sur laquelle se construit toute conception d’un care adéquat33, que son échec soit si fulgurant dans le roman paramètre l’univers de Huysmans comme étant régi par un égoïsme fondamental, par la règle du chacun pour soi qui est en quelque sorte la négation de la sollicitude.
Marthe désirée
Comme précédemment mentionné, Marthe n’est pas un roman qui se complaît dans le « déni du sujet », mais il faut aborder une ambivalence : si la descente de l’héroïne dans l’enfer prostitutionnel est celle d’un sujet souffrant, Marthe devient volontairement un objet de désir esthétisé dans les scènes de cabaret. Le spectacle offert au public du cabaret Bobino l’est aussi aux lecteurs et lectrices. Selon Maud Pallut, « la fille publique, prostituée ou comédienne, appartient au monde des signes plus qu’au réel » et « Huysmans n’appelle pas tant son lecteur à croire sa version de la prostituée, mais plutôt à lui dire que cette femme inconnaissable peut faire l’objet de remplissages artistiques puisqu’elle est en quelque sorte un bien culturel public34 ». Pourtant, si la démarche de Huysmans se veut vraiment celle, objective, du naturalisme, avec enquêtes et entrevues, c’est qu’il a le souci que le lecteur, non seulement, croie à sa version de la prostituée, mais aussi que celle-ci soit véridique. En quelque sorte, l’on pourrait plutôt suggérer que Marthe, à mesure que Huysmans l’écrit, lui glisse des mains, qu’elle lui échappe pour passer de cette femme bien recherchée et étudiée, à laquelle il voudrait que l’on croie, au signe culturel imbibé des fantasmes35 et des leitmotivs du roman de fille.
Marthe n’est nulle part tant désirée qu’au cabaret, quand elle se présente devant les yeux du public masculin captivé. Alors que les juges de la salle sont impitoyables pour d’autres36, Marthe plaît et a le physique de l’emploi :
Marthe parut : le charivari cessa.
Elle était charmante avec son costume qu’elle avait elle-même découpé dans des moires et des soies à forfait. Une cuirasse rose, couturée de fausses perles, une cuirasse d’un rose exquis, de ce rose faiblissant et comme expiré des étoffes du Levant, serrait ses hanches mal contenues dans leur prison de soie ; avec son casque de cheveux opulemment roux, ses lèvres qui titillaient, humides, voraces, rouges, elle enchantait, irrésistiblement séduisante. (M, 15-16)
Cette description, comme d’autres dans le roman, est érotique. Elle suggère la hanche derrière la soie, le baiser qu’attendent les évocatrices « lèvres qui titillaient, humides, voraces, rouges ». Notons l’ironie de retrouver Marthe parée de fausses perles, vraisemblablement produites dans les ateliers nocifs qui ont tué sa mère, comme si le désir faisait dans son sillage encore plus de victimes et de prisonniers qu’on ne le pense, comme si Marthe avait toujours travaillé pour lui, même quand elle était jeune ouvrière.
Il y a donc, dans le sort de Marthe, dans sa « prison de soie », quelque chose d’inévitable, dû à son aversion pour le travail manuel et à sa pauvreté, déjà mentionnées, mais aussi à l’» attraction du vide sur lequel on se penche » (M, 125) et à ce que l’on pourrait appeler « la condition féminine », que Huysmans semble, malgré les jugements qu’on lui connaît plus tard, déplorer. L’attirance du « vide » tient en ce que Marthe, qui a connu les beuveries, l’autodestruction par l’alcool et les noces, a parfois l’impulsion d’y retourner :
Elle ne se dissimulait pas les douloureuses voluptés de cette servitude, et cependant elle était attirée par elles comme un insecte par le feu des lampes ; tout lui semblait valoir mieux d’ailleurs, le péril des tempêtes, la chasse sans merci, que cette navrante solitude qui la minait. (M, 127)
C’est l’image de Marthe que représente l’eau forte réalisée par Jean Forain en frontispice de l’édition de 1879 : elle tient une bouteille dans ses mains, ses yeux sont vides et ivres, et elle sourit béatement, consommée par « ces ardeurs et […] ces fièvres qui la faisaient délirer et se tordre, comme cette frénésie et ce vertige qui font ululer et bondir les derviches hurleurs affolés par le tournoiement de leurs rondes ! » (M, 125) Le choix de cette vie est aussi pour la fille « l’abdication volontaire des luttes d’ici-bas » (M, 125), une forme de suicide.
Le premier roman de Huysmans n’est pas sans évoquer l’exclamation d’un personnage de la nouvelle Un dilemme (1887) : « On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes ; tout pour eux, rien pour nous37 ». Huysmans semble vraiment comprendre la souffrance des femmes dans la société française du XIXe siècle, mais il n’appelle pas pour autant à leur émancipation38 et n’excuse pas tout à fait les travers qu’il leur prête. Il comprend néanmoins qu’elles font ce qu’elles doivent pour survivre. Après tout, selon lui, l’artiste s’abaisse aussi pour gagner son pain39, ce qui ouvre un espace de sympathie entre l’écrivain et la femme. Ironique, Huysmans fait dire au proxénète Ginginet, qui s’adresse à Marthe : « Tu as le plus beau sort qu’une femme puisse envier » (M, 95). Difficile de ne pas voir là une forme de dénonciation.
Références bibliographiques
Corpus primaire
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Corpus secondaire
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Huysmans, Joris-Karl, Les Sœurs Vatard, Paris, G. Charpentier, 1880 [1879].
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Corpus critique
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Plet, Charles, « Prostituée de Victor Margueritte : l’amour vénal, ses vices et ses proies », À votre service : figures ambivalentes du care dans le roman français de 1870 à 1945, 2021, https://avotreservice.net/notes/margueritte> (page consultée le 2 juin 2021).
Stora-Lamarre, Annie, « Le livre en question. La censure au Congrès international contre la pornographie (Paris, 1908) », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, no 7, 1989, p. 87-98.
Trinquart, Judith, La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle majeur à l’accès aux soins, Université Sorbonne Paris 13, thèse de doctorat, 2002.
Tronto, Joan, « Du care », Revue du MAUSS, vol. 2, no 32, 2008, p. 243-265.
Jeannine Paque, « “Belle affreusement” : la femme dans l’art, un désastre sans remède », dans Jean-Pierre Bertrand, Sylvie Duran et Françoise Granby (dir.), Huysmans à côté et au-delà : actes du colloque de Cerisy-la-Salle, Paris, Peeters Vrin, 2001 [1998], p. 169.↩︎
Ibid.↩︎
Jacques Dubois, « Condition littéraire et marché sexuel dans En ménage », dans Jean-Pierre Bertrand, Sylvie Duran et Françoise Granby (dir.), op. cit., p. 94.↩︎
Joris-Karl Huysmans, Marthe, histoire d’une fille, Paris, Les éditions G. Crès et cie, 1928 [1876], p. 28. Dorénavant, les références à cet ouvrage seront indiquées entre parenthèses dans le corps du texte par la lettre M, suivie du numéro de la page.↩︎
Maud Pallut, Le « roman de fille » et sa modernité : Marthe, histoire d’une fille, La fille Élisa et La sortie d’Angèle, mémoire de maîtrise, Université Grenoble Alpes, 2017, p. 63.↩︎
Ibid., p. 64.↩︎
Ibid.↩︎
Annie Stora-Lamarre, « Le livre en question. La censure au Congrès international contre la pornographie (Paris, 1908) », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, no 7, 1989, p. 90.↩︎
Maud Pallut, op. cit., p. 62.↩︎
Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski, L’imaginaire de la prostitution : de la Bohème à la Belle Époque, Paris, Hermann, 2017, p. 148 et 161.↩︎
Ibid., p. 144. Dans les « romans de fille », il n’est pas rare que les noms ou les surnoms des courtisanes aient pour lettre initiale un M majuscule, ce qui relèverait d’un « tropisme que renforce la tradition ». On pense donc à Marion Delorme de Hugo, à La dame aux Camélias (Marguerite), au précurseur Manon Lescault, etc.↩︎
Ibid., p. 144-145.↩︎
Ibid., p. 138.↩︎
Ibid., p. 158.↩︎
Florence Godeau, « De l’assujettissement à l’effacement : Le déni du sujet féminin et sa dénonciation dans quelques récits du tournant des XIXe et XXe siècles », Revue Silène, 2010, p. 2, <http://www.revue-silene.com/images/30/extrait_151.pdf> (page consultée le 29 mai 2021).↩︎
Judith Trinquart, La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle majeur à l’accès aux soins, Université Sorbonne Paris 13, thèse de doctorat, 2002, p. 21.↩︎
« Je flotte dans moi » (Ibid. p. 21).↩︎
Ibid., p. 59.↩︎
Ibid., p. 130.↩︎
Ibid., p. 135.↩︎
« Je me grisais, sais-tu, et il me couchait et il me soignait quand j’étais malade. » (M, 75)↩︎
Charles Plet, « Prostituée de Victor Margueritte : l’amour vénal, ses vices et ses proies », À votre service : figures ambivalentes du care dans le roman français de 1870 à 1945, 2021, <https://avotreservice.net/notes/margueritte> (page consultée le 2 juin 2021).↩︎
Laure Adler, La vie quotidienne dans les maisons closes : 1830-1930, Paris, Hachette, 1990, p. 107.↩︎
Ibid., p. 106.↩︎
Joan Tronto, « Du care », Revue du MAUSS, vol. 2, no 32, 2008, p. 248.↩︎
Voir Carol Gilligan, Une voix différente : la morale a-t-elle un sexe ?, cité dans Sandra Laugier, « Le care comme critique et comme féminisme », Travail, genre et sociétés, no 26, 2011, p. 183-184.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid.↩︎
Françoise Grauby, « “La faim”, la femme, l’infini : variations sur un manuscrit inachevé », dans Jean-Pierre Bertrand, Sylvie Duran et Françoise Granby (dir.), op. cit., p. 293-294.↩︎
Voir Hans-Érik Filfe-Leitner, « En ménage, l’instabilité des soins dans l’œuvre de J.-K. Huysmans », À votre service : figures ambivalentes du care dans le roman français de 1870 à 1945, 2021, <https://avotreservice.net/notes/en-menage> (page consultée le 20 mai 2021).↩︎
Maud Pallut, op. cit., p. 27.↩︎
« Le garçon, mourant de froid, s’était assis sur le fauteuil et berçait la mioche qui vagissait de lamentable façon. […] L’enfant était gelée et avait faim ; pour comble de malheur, ses langes se défirent et, rendu inhabile par ces rafales qui lui glaçaient les mains, le jeune homme ne put jamais parvenir à les remettre. » (M, 31)↩︎
Joan Tronto, loc. cit., p. 252.↩︎
Maud Pallut, op. cit., p. 58.↩︎
Pensons au poème de Léo :
« — Et c’est là cependant
Que toi, mon seul amour, toi, mes seules délices,
Tu brames tous les soirs d’infâmes ritournelles
Et que la bouche en cœur, l’œil clos, le bras pendant,
Tu souris aux voyous, ô la Reine des belles ! » (M, 13)↩︎« La pièce marchait cependant assez mal, elle clopinait dès la seconde scène. La salle recommença à tempêter. Ce qui la délecta, ce fut surtout l’entrée d’une actrice énorme dont le nez marinait dans un lac de graisse. La tirade éjaculée par la bonde de cette cuve humaine, fut scandée à grands renforts de : “larifla, fla, fla”. La pauvre femme était ahurie et ne savait si elle devait rester ou fuir. » (M, 15)↩︎
Joris-Karl Huysmans, Un dilemme, Paris, Les éditions G. Crès et cie, 1928 [1887], p. 191.↩︎
Charles Plet, La souffrance féminine chez Huysmans, Bloy, Bernanos et Mauriac : catholicisme et maladie mentale, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2015, p. 32.↩︎
Il n’y a qu’à penser au peintre Cyprien, dans En ménage, qui se voit forcé de peindre de la publicité et des maladies vénériennes pour un apothicaire.↩︎