Le 𝐽𝑜𝑢𝑟𝑛𝑎𝑙 𝑑’𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒 𝑑𝑒 𝑐ℎ𝑎𝑚𝑏𝑟𝑒, ou le 𝑐𝑎𝑟𝑒 ambivalent de la domesticité
Jérémy Champagne
« J’en ai vu des intérieurs et des visages… et de sales âmes1 »
Sur la condition des domestiques français au tournant du siècle, les curieux pourront consulter maints ouvrages historiques se démarquant par leur sérieux, leurs détails et leur érudition2 ; d’autres se tourneront plutôt vers la fiction naturaliste – littérature investigatrice qu’il faut appeler « fiction » avec prudence –, s’ils ont foi en cette science par le récit qui prétend rendre objectivement la vie des pauvres ; pour ceux qui restent, le canon français a encore retenu Mirbeau et son Journal d’une femme de chambre (1900), récit subjectif, de pure invention, et dont le style au vitriol étonne encore par son trop-plein d’amertume et de mépris incisif. Mais contrairement au contrat naturaliste, la distance de l’observation, le travail à partir de sources et la richesse de la documentation ne sont pas, en apparence, les qualités premières du projet mirbellien3, qui fonde plutôt sa réflexion sur une « sensibilité personnelle4 ». Aussi le bref avertissement aux lecteurs du Journal, d’abord publié en feuilleton dans La Revue blanche, puis chez Georges Charpentier et Eugène Fasquelle – avertissement où Octave Mirbeau prétend avoir reçu puis réécrit le journal d’une authentique femme de chambre –, n’est « pas pris au sérieux5 » par les contemporains de l’auteur. Vraisemblablement, et si l’on en croit Noël Arnaud6, c’est plutôt la vie de Mirbeau qui fût sa documentation ; et le récit cinglant pris en charge par un « je » subversif – car ni celui du poète, ni celui du mémorialiste, mais celui d’une bonne, d’une domestique, donc rendu doublement sacrilège par le sexe et le statut social – fonctionne par truchement et semble faire écho à la verve pamphlétaire de l’écrivain anarchiste, ainsi qu’au mode du « déchaînement verbal » qui caractérise une part de son œuvre, pour reprendre les termes éloquents d’Éléonore Reverzy7. Ainsi le texte de Mirbeau, en sa qualité de témoignage, et malgré l’» imagination excessive, grossissante et romanesque » (JFC, 58) qui le conduit, peut prétendre concurrencer le travail des historiens, dans la mesure où il porte l’expérience propre et immédiate d’un « je » qui exprime sa vérité subjective, au moins aussi légitime que la vérité dite objective des historiens ou des naturalistes.
À propos de cette condition de domestique, la vérité de Mirbeau, en l’occurrence, insiste sur les aspects exécrables de l’office, en adoptant le point de vue de Célestine, femme de chambre encore jeune mais expérimentée, issue d’une famille débauchée, sexuellement précoce et qui, à force d’enchaîner les places et de côtoyer la « saleté » (dans tous les sens du terme) de ses maîtres successifs, est rendue cynique par le métier. Au « Prieuré » des Lanlaire, couple de bourgeois provinciaux, Célestine écoulera ses derniers jours de bonne, gratifiant son journal d’entrées plus ou moins hebdomadaires, avant de se marier avec Joseph, jardinier-cocher des Lanlaire, farouchement antisémite, puis de s’établir avec lui à Cherbourg – après qu’il eut pris soin de piller l’argenterie de ses maîtres –, quittant définitivement l’office pour aller tenir un petit café. Habituée à la coquetterie des maisons parisiennes, Célestine ne cachera, tout au long du journal, ni son dédain ni son ennui à l’idée de servir les Lanlaire, dans leur « geôle de murs inhospitaliers » (JFC, 435), et l’écriture de son journal lui permettra à la fois de se désennuyer et de réfléchir, en la racontant, à sa vie de domestique passée et présente. Sur les « sales âmes » de ses nombreux maîtres Célestine s’arrêtera longuement, détaillant leurs histoires sordides et, en véritable « herméneute8 » de l’âme bourgeoise, passant outre le voile de pudeur et la tenue hypocrite de leurs maisons, y racontera plutôt la bassesse de leurs corps désirants et la laideur intéressée de leurs affectations.
Hostilité de l’espace domestique
Le métier de Célestine est compliqué par une série de difficultés qui reviennent, fatalement, dans chaque maison où elle s’établit. Le travail est pénible, notamment lorsqu’il atteint la santé physique des bonnes, santé face à laquelle les maîtres demeurent parfaitement indifférents : « J’ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n’en puis plus… cela suffit à Madame… elle est contente… Et dire qu’il existe une société pour la protection des animaux… » (JFC, 104) Mais outre la pénibilité de l’exploitation physique, qui n’est certes pas négligeable, l’un des obstacles majeurs au bon accomplissement d’un véritable travail de « bon care » par les bonnes – travail qui serait fondé sur une vocation, donc sur une volonté lucide et un consentement éclairé de la part de celles qui prodiguent des soins ou offrent leurs services9 – tient à l’imprécision de la dimension contractuelle de l’emploi : en effet, les termes flous des contrats oraux ou tacites passés entre les employeurs et leurs domestiques empêchent ces derniers de cerner complètement les motifs dissimulés de leurs maîtres. L’exemple le plus probant de cette exploitation implicite est le moment où Célestine est recrutée par une Mme de Tarves qui, jouant l’entremetteuse, cherche à la livrer à son fils, M. Xavier, pour empêcher que celui-ci ne quittât le foyer familial en lui donnant une raison – amoureuse, sexuelle – d’y rester. Ce qui s’apparente à du proxénétisme au féminin finit par faire obstacle à la relation entre Célestine et son employeuse qui, rendue furieuse par l’indifférence de son fils, fait retomber sa foudre sur la pauvre domestique, qui est alors mise à pied. Évincée, Célestine, qui n’a ni la dignité du nom ni celle du statut social, ne trouve aucun recours, légal ou non, pour faire entendre sa voix – aussi l’amertume qui parcourt son journal apparaît comme la marque d’une frustration accumulée puis exprimée avec l’effet d’un torrent verbeux ; comme l’écrit Aleksandra Gruzinska, « [l]e journal permet [à Célestine] de se débarrasser de la tension et de la violence qui bout en elle chaque fois que son maître l’humilie10. » En outre, cette « charge » de travail qui n’est pas divulguée explicitement par l’employeur agit aussi comme un chantage à l’emploi puisqu’il empêche les domestiques de faire des choix éclairés même avant d’être sous le service de leurs maîtres. On comprend vite que, dans un monde où les bonnes sont remplaçables et les places plutôt rares, le travail domestique est précaire et la protection des employés de l’office en cas d’injustice est presque nulle.
Bref, la possibilité d’une « vocation », chez Célestine, est effritée par des années de servitude inique dans des espaces qui lui sont hostiles sur tous les plans. Pire : elle est contaminée par la saleté de ses hôtes, puisqu’il est dit que « [l]es domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres… » (JFC, 315) Célestine, cependant, ne s’empêche pas de trouver quelques victoires, ou quelques joies – même passagères – dans l’exercice de ses fonctions. C’est le cas, par exemple, lorsqu’elle doit s’occuper de l’hygiène ou de la cosmétique de ses maîtresses :
Habiller, déshabiller, coiffer, il n’y a que cela qui me plaise dans le métier… J’aime à jouer avec les chemises de nuit, les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses après le bain, les poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs chevelures, les connaître, enfin, du bout de leurs mules à la pointe de leur chignon, les voir toutes nues… De cette façon, elles deviennent pour vous autre chose qu’une maîtresse, presque une amie ou une complice, souvent une esclave… (JFC, 71)
Mais dans ce cas, moins d’une vocation, il s’agit plutôt d’une possibilité, pour la domestique, de petite vengeance. Mieux : il s’agit d’inverser la hiérarchie entre elle et sa maîtresse, qui devient « esclave » à son tour. Car la domestique exerce aussi un pouvoir, mais plus implicite, plus insidieux. Sa vengeance, qui consiste à rétablir une certaine horizontalité dans les rapports, profite elle-même de cet espace de non-dits, anti ou para-contractuel, pour s’exprimer : par l’entretien du corps de la maîtresse, la distance pudique voire dédaigneuse entre le haut et le bas se voit d’un seul coup réduite à néant et dévoile la vraie cause de la propreté, qu’on découvre être le fruit du travail d’une bonne. Est alors rétabli un lien de causalité entre la tenue des maîtresses et le travail des bonnes et du même coup leur relation d’interdépendance qui permet, justement, l’établissement d’un rapport de force, d’une lutte constante11. L’hostilité de l’espace domestique est donc déterminée par cette lutte que tente, par tous les possibles, de mener l’employée pour diminuer l’asymétrie entre elle et ses hôtes – rapport qui peut prendre la forme d’une négociation frontale à l’embauche, puis se dissoudre en gestes et paroles plus subtils pendant le service ; dans le cas de Célestine et Joseph, l’hostilité culmine en un geste éclatant dont ils arrivent pourtant à se disculper, passés maîtres dans l’art de la sournoiserie pernicieuse : le cambriolage de la maison des maîtres.
Corps contre care : amour, sacrifice et prostitution
Ce cambriolage avant de quitter le service, dans l’économie du récit, semble lui-même rétablir une symétrie en répondant à la dépossession presque totale que subissent les domestiques dès leur entrée en service. Cette dépossession concerne d’abord leur espace habitable : ils sont arrachés à leur propre domus et doivent aller vivre avec leurs maîtres – à la manière d’esclaves –, pour constituer leur « office ». Célestine, par exemple, doit, entre deux maisons, être hébergée dans un bureau de placement qui fait office d’hôtel temporaire pour les domestiques en état d’errance ou de transition, et qui ont encore la chance de ne pas devoir « faire la rue » – encore que les placeuses les y enjoignent, en véritables « trafiquantes d’esclaves » (JFC, 371). Ensuite, cette dépossession concerne leur nom, par pur caprice, ce qui exacerbe l’hostilité des domestiques envers leurs hôtes : « Célestine », dit la Lanlaire, est « beaucoup trop long… Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien. » (JFC, 38) Autre dépossession : les domestiques n’ont bien sûr pas le droit d’avoir une famille – aussi, à l’embauche, une dame refuse que sa future femme de chambre puisse voir sa propre fille, même une fois par an ; une autre femme, bien malheureuse, meurt d’une « fausse couche » quelques jours après son « interrogatoire » (JFC, 373) d’embauche. Enfin, ces bonnes subissent une dépossession du corps, et leur apparence doit être, au désir de leur maîtresse, harmonisée à celle de la maison, uniformisée à celle des autres bonnes, qui deviennent presque des décorations, en somme, qui doivent s’intégrer au mobilier. C’est que les maîtresses ont une réputation à tenir, quand ce n’est pas de la préparation « coquette » en vue d’une prostitution future, ce qui est le cas, par exemple, de l’intervention de Mme de Tarves – dont on rappelle qu’elle se fait l’entremetteuse de son fils – sur la mise de Célestine, intervention jugée par celle-ci comme une « inspection violatrice » : « Je n’aime avoir près de moi que des femmes bien faites… C’est plus convenable… » ; « Ah ! Vos cheveux !... Je désire que vous les coiffiez autrement… » ; « Oh ! Cette toile… ces bas… ces chemises… quelle horreur !... Et ce corset ! », etc. (JFC, 281-283) Le corps de la domestique, ici, découpé par le regard du maître, est conçu comme la propriété de la maison et doit devenir le miroir du corps de la maîtresse, dans l’un des nombreux jeux spéculaires qui caractérisent le récit mirbellien : « vous ferez comme je fais : c’est un point capital… Vous prendrez un bain, demain, je vous indiquerai… » (JFC, 284) Une propriété sans âme (car le pantin suit les gestes de la main, les « indications » de celui qui le contrôle), sans nom, sans vie : un corps, en somme, qui sacrifie sa conscience.
Pour Célestine, l’aliénation tient aussi, en partie, à un trait de caractère qui lui est propre, à savoir sa faiblesse envers les hommes, qui se traduit en un amour « désintéressé » (JFC, 43) similaire à l’agapè platonicienne reprise par la théologie chrétienne12. Pour le dire clairement, Mirbeau nous présente une femme qui est disposée à l’aliénation. En effet, lorsque Célestine a le malheur de tomber amoureuse, qu’il s’agisse de M. Xavier ou de Joseph, elle en vient systématiquement à perdre sa raison pour sacrifier tout son être à l’intensité de sa passion. L’épisode qui permet de saisir ce caractère sacrificiel inflexible et l’aspect intransigeant, voire inconditionnel, de l’amour de Célestine est celui où elle est recrutée par Mme Georges pour offrir « de la jeunesse, de la gentillesse, de la gaieté, de la vie… » (JFC, 168) à son petit-fils, M. Georges, un tuberculeux en fin de vie. Imputant à leurs ébats l’état de fatigue qui s’exacerbe graduellement chez le jeune homme (qui finit par mourir, évidemment), Célestine en affecte, encore cinq ans après les événements, une culpabilité grave et touchante. D’ailleurs, l’épisode est assez important pour faire l’objet d’une commémoration dans son journal, dont voici quelques lignes :
Aujourd’hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs… Depuis cinq années que s’est accompli le drame que je veux conter, tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j’ai tué pour lui avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop de vie… Et depuis cinq années qu’il est mort – mort de moi – ce sera la première fois que, le 6 octobre, je n’irai point porter sur sa tombe les fleurs coutumières… Mais ces fleurs, que je n’irai point porter sur sa tombe, j’en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière […]. Car les fleurs dont sera composé le bouquet que je lui ferai, j’irai les cueillir une à une, dans le jardin de mon cœur… dans le jardin de mon cœur où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de l’amour… (JFC, 165-166)
Tant de lyrisme détone lorsqu’il est mis en parallèle avec le ton presque grinçant qu’est normalement celui de Célestine. Surtout, la bonne n’entretient aucune rancune envers les deux femmes qui l’ont prostituée – pour le dire crûment – à l’homme tuberculeux. Célestine accepte tacitement que son corps soit réduit à une marchandise « sacrificielle13 » manipulée par des tiers : cette façon de s’obnubiler par l’amour rapproche Célestine de ce que Barbara Hilkert Andolsen, à propos de la conception traditionnelle de l’agapè, désigne comme un « other-regard – pressed to the point of significant personal sacrifice14 », regard exclusivement consacré à l’autre, à son être physique, sur le mode de la vénération – même posthume, dans ce cas-ci –, et qui permet à Célestine vénérante de s’oublier elle-même, d’oublier son propre corps. Les féministes chrétiennes, quant à elles, et toujours selon Hilkert Andolsen, ont invité à repenser l’agapè comme un regard bidirectionnel, à la fois porté sur l’autre et sur soi, regard qui se rapproche davantage des « idéaux » des spécialistes du care15. Mais Célestine, dont le regard est fatalement dirigé vers l’autre, n’arrive pas à obtenir de réciprocité, ni dans ses relations professionnelles ni dans ses relations amoureuses, et son rapport à l’autre demeure celui du sacrifice.
Célestine et Mirbeau : écritures du care ?
Dans l’économie du texte, deux écritures se font écho, en amont et en aval de la fiction : celle de Célestine fonctionne comme une mise en abyme de l’écriture de Mirbeau, qui elle tient véritablement les rênes, comme nous l’avons vu plus haut. Pour Célestine, l’écriture devient un premier moyen de se créer un espace propre qui résiste à l’aliénation, et dont l’autonomie semble préfigurer le départ pour Cherbourg – même si ce départ ne sera pas fait de manière autonome, mais sous l’égide de Joseph. Cet espace aménagé dans l’écriture est aussi, concrètement, un espace corporel, dans la mesure où il est un souffle et une voix propres : faire entendre l’unicité de sa voix, pour Célestine, revient à rompre momentanément le cycle du sacrifice, et à faire brèche dans la prostitution en écrivant pour soi, quand tout le métier consiste à servir les autres. En narrativisant sa vie, donc en acceptant qu’elle est digne d’être racontée, Célestine se donne, du même coup et de façon performative, une importance que ses maîtres lui refusent : « [l]a solitude, ce n’est pas de vivre seule, c’est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s’intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu’un chien » (JFC, 136). En ce sens, l’écriture de Célestine est une sorte de self-care qui pallie l’absence de sollicitude des maîtres et qui rappelle cette thématisation de la voix des femmes qu’on retrouve dans les thèses de Carol Gilligan, l’une des fondatrices de l’éthique du care. Particulièrement critique de la pulsion sacrificielle dans laquelle on tente d’enfermer la femme, Gilligan prône plutôt – c’est un aspect que Tronto, et les philosophes politiques du care, reprendront – » un idéal de responsabilité16 » autant envers soi-même qu’envers autrui, ce qui permet à l’individu de s’affranchir du faux dilemme entre « égoïsme et morale17”& », ou, dans le cas de la femme, entre égoïsme et sacrifice. Autrement dit, l’éthique du care doit être accompagnée d’une pratique du self-care qui permet d’abord à la femme d’être responsable d’elle-même avant de se mettre à la disposition des autres. On ne trouve pas une façon plus simple de dire autrement qu’il faut « balayer devant sa porte » avant d’aller voir la porte des autres. Célestine, constamment, échoue à suivre cette maxime.
De toute façon, son écriture, comme on a pu le voir, est de l’ordre du subterfuge : ce qu’elle canalise en vérité, c’est bien le point de vue de l’auteur Mirbeau, dont l’écriture peut difficilement, quant à elle, être identifiée à une écriture du care, du moins si l’on reprend les critères établis par Marjolaine Deschênes dans son article sur la possibilité de « penser une “littérature care18” ». Ces critères, qui sont multiples, ont pour trois axes principaux 1) le féminisme, 2) l’engagement et 3) un devoir mémoriel à l’endroit des classes dominées19. Or pour Mirbeau, il s’agit bien de faire porter l’attention sur les déclassés, de « tirer de l’oubli les classes historiquement dominées et sans voix20 ». Mais Deschênes poursuit : « Les écritures du care sont d’abord celles de la juste colère devant la domination ; elles critiquent les injustices et réclament réparation pour les dominé.e.s21. » Jusqu’ici, Mirbeau correspond : bien sûr, la colère est omniprésente dans le Journal, infusée dans chaque réflexion de Célestine. Et cette colère, qui prend souvent la forme du dégoût ou de l’antipathie, est aussi une sorte de « contre-voix » de la violence qui réagit à la violence du quotidien des opprimés, donc se présente comme une « contre-violence », ou comme le portrait inversé d’une violence doxique, idéologique : celle de la bourgeoisie. Ici, la véritable voix qui se fait entendre est donc celle d’un Mirbeau travesti : si le mélange des deux voix, des deux plumes, est acté dès l’avertissement aux lecteurs, les mécanismes de l’énonciation de Célestine sont encore ceux de Mirbeau journaliste, et le roman reprend les caractéristiques de « l’éthique de l’écriture » mirbellienne, fondée, comme l’affirme Reverzy, sur « l’affectivité et la réactivité22 ». Le caractère contestataire, « réactif », de Célestine, est donc bien celui de Mirbeau. Par ailleurs, ce truchement donne lieu à une série de contrastes, de clairs-obscurs intéressants, par exemple entre le projet indéniablement éthique de l’écriture, qui dénonce et démonte la doxa bourgeoise, et son ton destructeur, son souffle nihiliste ; ou encore entre le style soigné, « châtié23 », en principe retravaillé par l’écrivain, et l’argot occasionnel, les expressions vulgaires de certains personnages ; contrastes qui reprennent, ou réfléchissent, dans un jeu supplémentaire de spécularité, la discordance entre l’apparence, la tenue, le corps des bourgeois, et leur âme.
L’écriture de Mirbeau s’occupe donc de faire entendre la colère des opprimées. Cela ne suffit sans doute pas à en faire une écriture du care. Ailleurs, la correspondance semble beaucoup plus difficile à établir. Par exemple, Mirbeau s’arroge le genre du journal dans une tentative de rester dans le présent – même si ce présent est souvent un présent de rétrospection. La temporalité que Mirbeau veut éviter, en bon anarchiste, est celle qui forcerait l’articulation de principes, de projets clairs : le futur. Or cette temporalité est celle, fondamentale, de l’éthique du care : comme l’écrivent – désormais notoirement – Joan Tronto et Berenice M. Fisher :
On the most general level, we suggest that caring be viewed as a species activity that includes everything that we do to maintain, continue, and repair our world so that we can live in it as well as possible. That world includes our bodies, our selves, and our environment, all of which we seek to interweave in a complex, life-sustaining web24.
Or l’idée de maintenir, de préserver notre monde dans les meilleures conditions est étrangère à la poétique autant qu’à la politique (anarchique) de Mirbeau. Aussi, le souffle de Célestine refuse de passer outre la dénonciation amère et désespérée : si elle finit par « rêver » à son futur, c’est parce que son corps, qu’elle concède comme une marchandise, est entré dans le champ gravitationnel du corps de Joseph. En outre, Célestine n’a pas l’esprit collectif : comme son auteur, elle reste profondément individualiste, et elle ne comprend, elle ne constate les choses qu’à bout d’expérience, d’épuisement – sa lorgnette est purement celle d’un sujet de la pénibilité, trop occupée à se débattre dans la bourbe, dans la sédimentation du drame qu’est sa vie, pour être sérieusement politisée. Même lorsque Célestine se marie, le cynisme de Mirbeau triomphe, et au sein de la relation matrimoniale Célestine rejoue sa condition de soumise : « Au fond, je suis sans force contre la volonté de Joseph. Malgré ce petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède comme un démon. Et je suis heureuse d’être à lui… » (JFC, 452) C’est dire que, même dans son propre chez-soi, Célestine ne trouve pas d’espace habitable où s’exprimer comme être libre et responsable, doté d’une volonté propre. De la soumission aux maîtres exigée par l’office, Célestine passe ainsi – marque du fatalisme mirbellien autant qu’esquisse d’une réflexion sur la condition féminine – à la soumission nouvelle de la femme mariée. Par conséquent, peu soucieuse de la préservation d’une telle condition, la fin n’est ni porteuse d’espoir ni marque d’une résolution : œuvre ici une logique du moindre mal, qui ne disculpe pas Célestine de sa faiblesse de femme (son « agapè »), mais au contraire l’y contraint résolument : « je n’ai pas la moindre défense contre les hommes… Je serai la constante victime de mon désintéressement et de leur plaisir… Je suis trop amoureuse, oui, j’aime trop l’amour, pour tirer un profit quelconque de l’amour… » (JFC, 43) De cette faiblesse annoncée au début du roman, qui la pousse à vénérer les hommes et à se soumettre entièrement à leur volonté, Célestine ne s’affranchit jamais ; seuls son environnement et ses conditions matérielles finiront quelque peu par changer, mais seulement parce que Célestine a décidé de se vendre à Joseph, nouvelle prostitution qui doit signifier, chez la femme pauvre, une « réussite25 ». Dans ce cas, le texte de Mirbeau est loin d’être féministe : il échoue donc, selon les critères de Deschênes, à s’affranchir de la misogynie qui fait de l’écrivain le distributeur des rôles-types et qui fait des textes les miroirs, ou les pendants scripturaux, de l’oppression patriarcale. En clair, Mirbeau « place » Célestine dans sa maison de femme – de « poupée », pour reprendre Ibsen26 –, dans sa maison de sacrifiée sans recours, et s’éloigne, du même coup, drastiquement de ce qui aurait pu être une écriture du care au tournant du siècle.
Références bibliographiques
Corpus primaire
Mirbeau, Octave, Le Journal d’une femme de chambre, Paris, Gallimard, coll. » Folio classique », 1984 [1900].
Corpus critique
Arnaud, Noël, « Préface », dans Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1984 [1900], p. 7-27.
Arnaud, Noël, « Notes et variantes », dans Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1984 [1900], p. 495-507.
Davoult, Gaétan « Déchet et corporalité dans Le Journal d’une femme de chambre (Quelques remarques) », Cahiers Octave Mirbeau, no 11, 2004, p. 115-137.
Deschênes, Marjolaine, « Les ressources du récit chez Gilligan et Ricœur : peut-on penser une littérature care ? », dans Sophie Bourgault et Julie Perreault (dir.), Le care : éthique féministe actuelle, Montréal, Remue-Ménage, 2016, p. 207-227.
Dufourmantelle, Anne, La Femme et le sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007.
Gilligan, Carol, Une voix différente. La morale a-t-elle un sexe ?, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2019 [1982].
Gruzinska, Aleksandra, « Humiliation, haine et vengeance : le rire de Célestine », Cahiers Octave Mirbeau, no 4, 1997, p. 223-235.
Guiral, Pierre et Guy Thuillier, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1978.
Hilkert Andolsen, Barbara « Agape in Feminist Ethics », The Journal of Religious Ethics, vol. 9, no 1, p. 69-83.
Kovacshazy, Cécile, « “Madame est bonne”. Le personnage de la bonne de Germinie à Emerence », dans Sylvie Thorel (dir.), Simples vies de femmes. Un petit genre narratif du XIXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 83-93.
Lampron, Clarence, « Un claquement de porte qui retentit dans toute l’Europe : Une maison de poupée d’Henrik Ibsen ou le self-care », À votre service, 2021, https://avotreservice.net/notes/maison-poupee (page consultée le 2 août 2021).
Reverzy, Éléonore, « Mirbeau : éthiques de l’écriture », Littératures, no 64, 2011, p. 143-154.
Tronto, Joan, Moral Boundaries : A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Routledge, 1993.
Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1984 [1900], p. 33. Dorénavant, les références à cet ouvrage seront indiquées entre parenthèses dans le corps du texte par le sigle JFC, suivi du numéro de la page.↩︎
L’un d’entre eux : Pierre Guiral et Guy Thuillier, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1978. Nous lui empruntons sa terminologie, notamment le terme « bonne », pour désigner celle qui « comme son nom l’indique, doit savoir tout faire » (p. 19).↩︎
Noël Arnaud écrit, dans son édition du Journal pour la collection Folio de Gallimard, et de façon plus nuancée, mais sans certitude : « Certes, on ne voit pas Mirbeau, à l’instar de Zola ou plus tard d’Aragon, réunissant une vaste documentation et recueillant sur place des témoignages avant d’écrire son roman ; il n’est pourtant pas impossible que Mirbeau se soit renseigné sur les conditions d’existence des gens de maison à son époque. » (Noël Arnaud, « Notes et variantes », dans Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, op. cit., p. 495.)↩︎
Éléonore Reverzy, « Mirbeau : éthiques de l’écriture », Littératures, no 64, 2011, p. 145.↩︎
Noël Arnaud, « Notes et variantes », loc. cit.↩︎
« Le maître de Mirbeau ç’a été tout simplement sa vie […]. » (Noël Arnaud, « Préface », dans Octave Mirbeau, op. cit., p. 10.)↩︎
Éléonore Reverzy, loc. cit., p. 152.↩︎
Le terme, que nous endossons, est choisi par Cécile Kovacshazy pour son article « “Madame est bonne”. Le personnage de la bonne de Germinie à Emerence », dans Sylvie Thorel (dir.), Simples vies de femmes. Un petit genre narratif du XIXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2014, p. 88.↩︎
C’est Joan Tronto qui insiste sur l’ancrage d’une pratique du care dans des valeurs bien définies pour celui qui s’investit dans cette pratique ; principe fondateur d’un « caring well » : « To call care a practice implies that it involves both thought and action, that thought and action are interrelated, and that they are directed toward some end. » (Joan Tronto, Moral Boundaries : A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Routledge, 1993, p. 108.)↩︎
Aleksandra Gruzinska, « Humiliation, haine et vengeance : le rire de Célestine », Cahiers Octave Mirbeau, no 4, 1997, p. 223.↩︎
Sur le corps des maîtres dans Le Journal, Gaétan Davoult écrit : « Tenter de réprimer, avec quelque moyen que ce soit, les sécrétions du corps productif aurait pour corollaire de se supposer hors et par-delà le monde, de ne plus se désigner comme être mais comme entité absolue et immuable. C’est bien cette volonté qu’auront les maîtres et les représentants des classes dominantes dans leur obsession de l’hygiène et de la propreté au sein du Journal, en tentant inexorablement de réfréner leurs productions corporelles, ou du moins en les dissimulant et en les répudiant vers et sur la personne de la femme de chambre. » (Gaétan Davoult, « Déchet et corporalité dans Le Journal d’une femme de chambre [Quelques remarques] », Cahiers Octave Mirbeau, no 11, 2004, p. 118.)↩︎
Barbara Hilkert Andolsen résume ainsi la situation de l’agapè au sein de la théologique protestante : « The contemporary Protestant discussion of agape has stressed the concept of other-regard often epitomized by self-sacrifice. Emphasis on other-regard has been accompanied by a suspicion toward, or outright condemnation of, self-love. Love defined as sacrifice has been seen as a norm unambiguously appropriate only in private, not public, relationships. A self-sacrifice has been rooted in a Christology which concentrates upon Jesus’ self-immolation upon the Cross. » (Barbara Hilkert Andolsen, « Agape in Feminist Ethics », The Journal of Religious Ethics, vol. 9, no 1, p. 69.)↩︎
Sur le sacrifice du corps de la femme (ou de la fille), voir Anne Dufourmantelle, La Femme et le sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007.↩︎
Barbara Hilkert Andolsen, « Agape in Feminist Ethics », loc. cit.↩︎
Cf. note 9.↩︎
Carol Gilligan, Une voix différente. La morale a-t-elle un sexe ?, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2019 [1982], p. 235.↩︎
Ibid., p. 217.↩︎
Marjolaine Deschênes, « Les ressources du récit chez Gilligan et Ricœur : peut-on penser une littérature care ? », dans Sophie Bourgault et Julie Perreault (dir.), Le care : éthique féministe actuelle, Montréal, Remue-Ménage, 2016, p. 207-227.↩︎
« Trois critères des littératures care viennent ainsi d’être indirectement mis au jour : féministes, engagées, elles visent à une mémoire juste en tirant de l’oubli les classes historiquement dominées et sans voix, notamment les femmes. » (Ibid., p. 218.)↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 222.↩︎
Éléonore Reverzy, loc. cit., p. 154.↩︎
Le mot est de Noël Arnaud, « Notes et variantes », loc. cit., p. 495.↩︎
Joan Tronto, Moral Boundaries, op. cit., p. 103.↩︎
« Les embêtements, c’est le plus clair de notre bénéfice. Pour une qui réussit, c’est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances, emportées dans le grand tourbillon de la misère ?... » (JFC, 34)↩︎
À propos d’Une maison de poupée d’Ibsen, voir Clarence Lampron, « Un claquement de porte qui retentit dans toute l’Europe : Une maison de poupée d’Henrik Ibsen ou le self-care », À votre service, 2021, https://avotreservice.net/notes/maison-poupee (page consultée le 2 août 2021).↩︎