La faute de Gervaise Macquart : penser 𝐿’𝐴𝑠𝑠𝑜𝑚𝑚𝑜𝑖𝑟 à la lumière de la sollicitude
Hans-Érik Filfe-Leitner
L’Assommoir d’Émile Zola (1876) est un de ces romans qui ont accompli l’exploit de pouvoir vexer presque tous les camps. La langue crue et ouvrière, parfois volontairement choquante, voire obscène, déplaît sans surprise aux milieux conservateurs. Le Petit Parisien, journal républicain radical, s’insurge de son côté contre la représentation que Zola fait du prolétariat français comme étant composé de « brutes », jugeant que si vraiment il s’agissait là d’une vision réaliste du peuple ouvrier, « il n’y aurait plus qu’à supprimer à l’instant le suffrage universel » et que l’on n’avait, somme toute, pas vu une parution aussi « réactionnaire » depuis Joseph de Maistre1. Victor Hugo se lance dans la mêlée, déclarant au biographe Alfred Barbou que certes le tableau de Zola était réaliste (« je suis descendu dans tous ces milieux2 »), mais que l’on n’avait pas le droit de le peindre, et que le roman, en montrant « l’abjection à laquelle le pauvre se trouve réduit », plaît aux « classes ennemies du peuple », qui y trouvent matière à critiquer le prolétariat3.
L’Assommoir et le care
L’enjeu aujourd’hui, quand on lit L’Assommoir, puisque nous sommes maintenant plutôt éloignés des débats sur la vulgarité des textes, ou sur la nature fondamentalement bonne ou mauvaise des classes travaillantes du Second Empire, serait plutôt de répondre à cette question dont la réponse semble nous échapper tout au long de la lecture : à qui la faute ? Qui est responsable de la décomposition du ménage Gervaise-Coupeau, de la perdition de Nana, de l’alcoolisme et de la ruine de tous les projets successifs ? D’emblée, il serait facile d’accuser les hommes parasites (Coupeau, Lanthier) qui s’attachent à Gervaise pour profiter de sa bonne éthique de travail. Les plus hardis, en lisant les récriminations constantes des Lorilleux contre celle qui a « mangé du poulet matin et soir4 » ou encore la scène de banquet du chapitre VII, pourraient accuser Gervaise d’avoir trop profité de ses succès, d’avoir négligé l’économie. Il serait possible, sinon, d’incriminer une sorte de climat social favorisant la compétition ou la jalousie, au détriment de la solidarité.
Ceux qui se sont penchés sur L’Assommoir à l’aide des méthodes d’analyse des courants féministes traditionnels, comme Odile Hansen, ont relevé que les romans de Zola ont tendance à tracer du destin de la femme « une ligne montante, une ascension, suivie d’une chute5 ». Selon Hansen, la chute de Gervaise semble être un châtiment que lui impose Zola : la bonne et a priori admirable Gervaise, rendue inexplicablement gourmande par son auteur, est une occasion pour l’écrivain de s’acharner sur son personnage dont la chair, même quand elle meurt de faim, devient envahissante, fantasmée, et punissable (ne serait-ce que par l’image de la jambe boiteuse, rappel d’une mauvaise hérédité6). Cela fait disparaître le personnage porteur du message zolien sur son époque, la femme souffrant des conditions sociales, derrière une héroïne féminine idéalisée qui a la mort qu’elle mérite à travers un jugement moral implicitement masculin, « patriarcal », voire judéo-chrétien7. Les approches issues des études du care peuvent toutefois nous ouvrir des voies nouvelles de compréhension des malheurs de Gervaise. Si ces derniers sont dus à des déterminismes que Zola impute à la femme, il faut s’entendre sur la nature de ces déterminismes. Il ne s’agit peut-être pas tant de punir une féminité qui est vue comme étant moralement défectueuse, ainsi qu’on a pu le penser jusqu’à présent, que de montrer la sollicitude dans les rapports conjugaux et la maternité comme étant la conséquence naturelle de condition de la femme et une chose apprise par Gervaise et les autres femmes du roman.
La nature féminine et le care
Dans La chute de la femme, Odile Hansen affirme qu’en plus de l’hérédité, le trait commun de la nature féminine, chez Zola, est le premier amant, qui laisse une trace indélébile sur les femmes des Rougon-Macquart8. Cela se voit bien dans L’Assommoir à travers les rapports de Gervaise avec Lanthier, qui est, selon le moment, cicatrice, fantôme ou revenant. Mais d’autre part, il serait facile d’affirmer que le trait le plus commun de la féminité, chez Zola, est la sollicitude, qui selon l’écrivain, est un déterminisme. Dans un article de 1897, intitulé « Sur le féminisme », Zola écrit :
La femme ainsi que l’homme, d’ailleurs, ne sera jamais que ce que la nature veut qu’elle soit. Le reste, tout ce qu’on peut rêver, ne saurait être qu’anormal, dangereux, et d’une parfaite vanité, heureusement. Dans l’ordre de la justice, dans l’ordre du bonheur, certes, la femme doit être l’égale de l’homme. Mais, si psychologiquement elle est autre, c’est que sa fonction est autre et elle ne peut que s’atrophier et disparaître à tenter de s’en sortir9.
Or, il faut s’entendre sur ce que la « nature » veut que la femme soit dans L’Assommoir, sur ce qu’est cette condition qui la contraint à certains modes d’action et de pensée, sous peine d’atrophie et de disparition.
On semble le lire, par exemple, dans les pensées de Gervaise comme une série de devoirs, assumés à cause d’une « rage de s’attacher aux gens » :
[…] les femmes songeaient à leur ménage, se coupaient en quatre dans la maison, se couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite. Elle, d’ailleurs, ressemblait à sa mère, une grosse travailleuse, morte à la peine, qui avait servi de bête de somme au père Macquart pendant plus de vingt ans. Elle était encore toute mince, tandis que sa mère avait des épaules à démolir les portes en passant ; mais ça n’empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s’attacher aux gens. (A, 81)
Or, si la « sollicitude suppose du lien », un réseau de participation affective ou existentielle, une « forme primaire de la relation active aux autres10 », peut-on présumer que le lien suppose inversement la sollicitude ? Cela reviendrait à dire que la rage de s’attacher aux gens que partage Gervaise avec sa mère en serait aussi une de sollicitude ; une rage de care ? Les métiers du care imposent en général une distance entre le soignant et le soigné, distance qui se manifeste dans le care asymétrique11. Cette distance est parfois floue et peut se manifester tout simplement dans le déséquilibre entre la vulnérabilité du soigné et la capacité du soignant à lui apporter ce dont il a besoin, comme ce serait plutôt le cas pour le care maternel (parce que la distance participative est beaucoup plus réduite entre une mère et son enfant qu’entre un patient et une infirmière). Peut-être est-ce l’absence de distance qui a perdu Gervaise ? Après tout, pour elle, Coupeau et Lantier, l’époux et l’amant, en cherchant à être pris en charge et « dorlotés », lui sont comme deux petits « poupons exigeants », néanmoins parasites et agressifs, dont elle prend soin maternellement12 :
Elle en était même arrivée à les préférer en colère, parce que, les fois où ils faisaient les gentils, ils l’assommaient davantage, toujours après elle, ne lui laissant plus repasser un bonnet tranquillement. Alors, ils lui demandaient des petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire blanc et dire noir, les dorloter, les coucher l’un après l’autre dans du coton. (A, 338)
On pourrait défendre que ce réflexe de vouloir prendre soin, sa constante attention à l’autre, et même sa bienveillance sont ce qui perd Gervaise. Elle s’en aperçoit dans ses rapports avec les concierges Boche : « Gervaise comprenait sa faute ; car enfin, si elle n’avait point eu la bêtise de tant leur fourrer, ils n’auraient pas pris de mauvaises habitudes et seraient restés gentils » (A, 203). Sa largesse a valu à Gervaise d’être exploitée, d’être manipulée de toutes parts par des parasites. La figure du parasite, ou la hantise du parasite, reviennent souvent dans l’œuvre de Zola, tandis que le motif du ménage à trois le rebute sincèrement13.
La fin du care
Gervaise, dont on abuse, voit peu à peu ses forces s’amoindrir : « Mais deux hommes sur le dos, à soigner et à contenter, ça dépassait ses forces, souvent. » (A, 338) Elle est anémiée par son incessant travail de commerçante et de ménagère. Elle perd graduellement son aptitude et sa disposition à prodiguer des soins. Son double travail ne porte plus fruit, des failles se creusent dans sa personnalité, elle abandonne tout. La deuxième moitié du roman est une lente progression de son écœurement et de son insensibilité : « La cambuse brûlerait, si elle voulait. Elle aurait fichu en personne le feu au bazar, tant l’embêtement de la vie commençait à lui monter au nez. » (A, 318) Plus tard :
Ah ! oui, Gervaise avait fini sa journée ! Elle était plus éreintée que tout ce peuple de travailleurs, dont le passage venait de la secouer. Elle pouvait se coucher là et crever, car le travail ne voulait plus d’elle, et elle avait assez peiné dans son existence, pour dire : « À qui le tour ? moi, j’en ai ma claque ! » (A, 464)
Ce renoncement au travail culmine avec son acceptation graduelle de la figure du croque-mort, extension de la mort, qu’elle ne voit initialement que lorsqu’il vient à la boutique mettre le corps de sa belle-mère en bière, qu’elle voisine après sa faillite, et qu’elle désire à la fin du roman.
Si nous revenons au commentaire de Zola dans son article « Sur le féminisme », il serait possible de penser la déchéance de Gervaise comme cette atrophie et cette disparition qu’il prophétise à celles qui tentent de se sortir de leur nature. En laissant tomber son travail de care, Gervaise tenterait de sortir de sa nature ; cette erreur lui sera fatale. Pour Fabienne Brugère, « [u]ne femme sans sollicitude dérègle toutes les relations qui se constituent autour d’elle14 ».
C’est pourtant la mansuétude auto-effaçante de Gervaise, son excès de sollicitude, qui la poussera à tout abandonner. Il n’y a donc pas de porte de sortie pour Gervaise ; elle semble programmée pour ce sacrifice, pour cette consommation tragique d’elle-même dans le pardon, le souci de l’autre et un oubli de soi si grand que, même dans les douleurs de l’accouchement, elle prend le temps de cuisiner pour Coupeau :
Si elle accouchait, n’est-ce pas ? ce n’était point une raison pour laisser Coupeau sans manger. Enfin le ragoût mijota sur un feu couvert de cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert à un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le litre de vin ; elle n’eut plus la force d’arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, sur un paillasson. (A, 146)
Cet oubli de soi n’est pas sans rappeler l’idée de charité chrétienne, et l’on peut entrevoir pourquoi on dit parfois que le care est son pendant séculier15. Si l’on considère que le service de la charité revient souvent à « se laisser faire », à se laisser toucher, bousculer par ce qui se produit dans la relation de service16, l’on peut repenser à cette « rage de s’attacher » de Gervaise. C’est toutefois dans la différence avec la charité que l’on comprend le care. La charité est régie par des principes « surplombants17 », universels. Là où elle met l’emphase sur une responsabilité personnelle inévitable, le care a tendance à occulter cette dernière au profit de la responsabilité collective, ou d’une « anthropologie du besoin et de l’interdépendance18 » qui se dessine cas par cas. Dans sa collectivité, Gervaise est la seule qui prend soin de Coupeau et de Lantier (qui certes n’en ont pas besoin, mais qui savent en donner l’impression à Gervaise), de la mère Coupeau ou de Nana. Le désistement du ménage Lorilleux face à toute forme de responsabilité pour les autres est un des leitmotivs du roman. L’interdépendance n’a pas lieu, car Gervaise ne dépend de personne : tous finissent par dépendre d’elle.
On peut donc identifier, dans le roman, un moment où le care prend fin. Là où la logique de la charité chrétienne mène au sacrifice complet, Gervaise, excédée, dégoûtée, tentera plutôt de mettre fin à ses attentions et à ses bontés avant qu’elles ne la consument. La répétition fait en sorte que « la relation de soin peut s’émousser dans la perte de la disponibilité qui ne fait plus percevoir au soignant que l’insupportable don de soi19 ». Un soir où Coupeau a été ramené ivre mort, le dégoût de Gervaise prend le dessus et elle n’est plus capable de prendre soin de lui comme elle l’avait fait tant de fois :
Jamais le zingueur n’était revenu avec une telle culotte et n’avait mis la chambre dans une ignominie pareille. Aussi, cette vue-là portait un rude coup au sentiment que sa femme pouvait encore éprouver pour lui. Autrefois, quand il rentrait éméché ou poivré, elle se montrait complaisante et pas dégoûtée. Mais, à cette heure, c’était trop, son cœur se soulevait. Elle ne l’aurait pas pris avec des pincettes. L’idée seule que la peau de ce goujat toucherait sa peau, lui causait une répugnance, comme si on lui avait demandé de s’allonger à côté d’un mort, abîmé par une vilaine maladie. (A, 320-321)
Pour Zola, cet abandon par Gervaise de son époux est le point de bascule de leur relation : le passage de la mansuétude attentionnée à l’indifférence voire à la haine qui la jette dans le lit de Lantier. On croit lire en filigrane que la sollicitude de Gervaise était la colle qui tenait le ménage et la famille ensemble : « il semblait que quelque chose avait cassé le grand ressort de la famille, la mécanique qui, chez les gens heureux, fait battre les cœurs ensemble » (A, 376).
Rôle social de la sollicitude féminine
Il va sans dire que les femmes, au XIXe siècle, sont cantonnées socialement, à certains rôles : mère, ménagère, religieuse, prostituée. En deçà des rôles et des devoirs attribués aux deux sexes qui ont une envergure presque mythologique, inspirés par une peur des retombées civilisationnelles que peuvent avoir la femme émancipée et l’homme peu viril, alliés dans la destruction de la civilisation20, il y a les rôles du quotidien qui, pour les femmes, ressemblent beaucoup à ce que l’on appellerait le travail du care. Après la première communion de Pauline et de Nana, qui est dans le roman plutôt un rite initiatique aux responsabilités de l’âge adulte que le sacrement catholique, les filles se font expliquer les devoirs qui seront les leurs :
Et la société parla gravement des devoirs de la vie. Boche disait que Nana et Pauline étaient des femmes, maintenant qu’elles avaient communié. Poisson ajoutait qu’elles devaient désormais savoir faire la cuisine, raccommoder les chaussettes, conduire une maison. On leur parla même de leur mariage et des enfants qui leur pousseraient un jour. Les gamines écoutaient et rigolaient en dessous, se frottaient l’une contre l’autre, le cœur gonflé d’être des femmes, rouges et embarrassées dans leurs robes blanches. Mais ce qui les chatouilla le plus, ce fut lorsque Lantier les plaisanta, en leur demandant si elles n’avaient pas déjà des petits maris. (A, 373-374)
Remarquons ce cœur « gonflé d’être des femmes », qui bien sûr fait rougir les filles à cause du sous-entendu sur la puberté, mais qui est d’autant plus surprenant qu’il suit le discours de Monsieur Poisson sur le reprisage de chaussettes et le care maternel. On imagine mal que des petites filles s’enorgueillissent de faire la cuisine. Dans le roman, toutefois, il est possible de voir que beaucoup de ces rôles genrés sont compris par les enfants, qui imitent les adultes, bien avant leur première communion :
Dans la pièce voisine, à la table des enfants, Nana faisait la maîtresse de maison. Elle s’était assise à côté de Victor et avait placé son frère Étienne près de la petite Pauline ; comme ça, ils jouaient au ménage, ils étaient des mariés en partie de plaisir. D’abord, Nana avait servi ses invités très gentiment, avec des mines souriantes de grande personne ; mais elle venait de céder à son amour des lardons, elle les avait tous gardés pour elle. Ce louchon d’Augustine, qui rôdait sournoisement autour des enfants, profitait de ça pour prendre les lardons à pleine main, sous prétexte de refaire le partage. Nana, furieuse, la mordit au poignet. (A, 259-260)
Nana n’a appris la sollicitude qu’à moitié ; comme une enfant, elle n’est pas encore capable de sacrifier une part de sa nourriture pour les autres, elle n’a que les gestes et les « mines souriantes » du travail féminin qu’elle observe quotidiennement, mais n’en a pas intégré ce qui serait naturel à la femme si l’on se rapporte encore à « Sur le féminisme » et à ce que Gervaise appelle sa « rage de s’attacher » : le sacrifice.
Il faut mentionner que dans L’Assommoir, Gervaise n’est pas tout à fait limitée aux rôles féminins. À certains moments, on remarque qu’elle remplit des rôles qui sont traditionnellement échus aux hommes : « […] toutes les économies se trouvaient mangées ; et il fallait piocher dur, piocher pour quatre, car ils étaient quatre bouches à table. Elle seule nourrissait tout ce monde » (A, 169). En étant aussi la pourvoyeuse de la famille, elle remplit le rôle du père. C’est que l’asymétrie du care entre Gervaise et les hommes n’est pas tout à fait une asymétrie dans la capacité à agir et à assumer les besoins des autres, c’est une asymétrie morale, les hommes étant trop paresseux pour remplir leurs devoirs. En remplissant aussi les devoirs de son mari, Gervaise assume tous les rôles de la famille : elle est une agente du care totale.
La maternité et les rapports maternels sont néanmoins l’endroit où se manifestent le plus les relations de sollicitude qui nous intéressent. Lalie, l’enfant-martyre de l’immeuble, obligée par son père violent à prendre soin de sa famille, devient une mère idéalisée, qui n’a pas à remplir ce rôle, mais qui y est obligée par le sort, et qui s’acquitte de ses tâches « maternelles » avec tendresse, innocence et un dévouement complet, jusqu’à la mort. Comme figure maternelle, elle est sublim(é)e, « exemplaire » :
Toujours tendre et dévouée malgré ça, d’une raison au-dessus de son âge, remplissant ses devoirs de petite mère, jusqu’à mourir de sa maternité, éveillée trop tôt dans son innocence frêle de gamine. Aussi Gervaise prenait-elle exemple sur cette chère créature de souffrance et de pardon, essayant d’apprendre d’elle à taire son martyre. (A, 386)
Cette description de Lalie, « créature de souffrance et de pardon », « martyre » a un arrière-goût de sainteté. Elle représente toute la « grandeur » pernicieuse et la « misère » de la sollicitude21. Cette mère parfaite, sans tache, est certes une des quelques « fausses mères » que l’on retrouve dans les Rougon-Macquart, mais elle est surtout, par contraste avec Gervaise, un exemple suprême de renoncement et de sacrifice maternel : « Elle mourait d’avoir eu à son âge la raison d’une vraie mère, la poitrine encore trop tendre et trop étroite pour contenir une aussi large maternité. » (A, 456) Gervaise a élevé Claude et Étienne, les deux fils issus de sa relation avec Lantier, attentivement et avec douceur jusqu’à ce qu’ils partent assez tôt du giron familial. Nana, plus difficile, est l’infortunée victime de la déchéance de Gervaise, celle-ci devenant progressivement, en abandonnant son rôle et en sombrant dans l’alcoolisme avec Coupeau, une « mauvaise mère » qui délaisse son enfant en faveur de son propre plaisir : « Au bout d’un mois, [Gervaise et Coupeau] avaient oublié Nana, ils se payaient le bastringue pour leur plaisir, aimant regarder les danses. » (A, 433) Le mauvais exemple maternel pervertit Nana dès l’enfance22 et, avec l’hérédité ou les rouages du déterminisme, lui enlève toute possibilité de rédemption23.
L’ensemble de ces rôles attribués aux femmes chez Zola, de ces pulsions qu’elles ont de prendre soin ou de délaisser autrui sous la pression de l’oubli de soi, montre que la sollicitude, telle que les théories du care la définissent, est non seulement une part essentielle de la nature de la femme, qu’elle ne peut fuir, mais aussi une imposition de son milieu. Dans sa volonté d’adresser, à travers son œuvre romanesque, la condition sociale des Français de son époque, il est possible que Zola ait aussi voulu montrer la situation impossible des femmes de la classe ouvrière : les questions de moralité mises à part, Gervaise était condamnée par sa générosité et sa sollicitude à se dépenser entièrement pour un entourage souvent parasite. Épuisée, Gervaise tente de fuir la part d’elle-même qui la pousse à cette dépense, pour malheureusement « s’atrophier et disparaître24 ».
Références bibliographiques
Corpus primaire
Zola, Émile, L’Assommoir, Paris, Flammarion, 2000 [1876].
Corpus critique
Barbou, Alfred, Victor Hugo : sa vie, ses œuvres, Paris, A. Duquesne, 1880.
Bellalou, Gaël, Regards sur la femme dans l’œuvre de Zola, Toulon, Les Presses du Midi, 2006.
Brugère, Fabienne, Le sexe de la sollicitude, Paris, Éditions du seuil, 2008.
Borie, Jean, Le tyran timide : le naturalisme de la femme au XIXe siècle, Paris, Éditions Klincksieck, 1973.
Borie, Jean, Mythologies de l’hérédité au XIXe siècle, Paris, Éditions Galilée, 1981.
Hansen, Odile, La chute de la femme : l’ascension d’un Dieu victimisé dans l’œuvre d’Émile Zola, New York, Peter Lang Publishing, coll. « Currents in Comparative Romance Languages and Literatures », 1996.
MEMOR., « “L’Assommoir”, par E. Zola », Le Petit Parisien, no 109, 2 février 1877, p. 2.
Xerri, Jean-Guilhem, « Les chrétiens face au care – Que nous en dit l’Évangile aujourd’hui ? », dans Françoise Parmentier (dir.), Le care : une nouvelle approche de la sollicitude ?, Paris, Éditions Lethielleux, 2017.
MEMOR., « “L’Assommoir”, par E. Zola », Le Petit Parisien, no 109, 2 février 1877, p. 2.↩︎
Alfred Barbou, Victor Hugo : sa vie, ses œuvres, Paris, A. Duquesne, 1880, p. 285.↩︎
Ibid., p. 284. ↩︎
Émile Zola, L’Assommoir, Paris, Flammarion, 2000 [1876], p. 165. Dorénavant, les références à cet ouvrage seront indiquées entre parenthèses dans le corps du texte par la lettre A, suivie du numéro de la page.↩︎
Odile Hansen, La chute de la femme : l’Ascension d’un Dieu victimisé dans l’œuvre d’Émile Zola, New York, Peter Lang Publishing, coll. « Currents in Comparative Romance Languages and Literatures », 1996, p. 21. ↩︎
Ibid., p. 49.↩︎
Ibid., p. 41-53.↩︎
Ibid., p. 46.↩︎
Émile Zola cité dans Gaël Bellalou, Regards sur la femme dans l’œuvre de Zola, Toulon, Les Presses du Midi, 2006, p. 315.↩︎
Fabienne Brugère, Le sexe de la sollicitude, Paris, Éditions du seuil, 2008, p. 63.↩︎
Ibid., p. 67.↩︎
Jean Borie, Le tyran timide : le naturalisme de la femme au XIXe siècle, Paris, Éditions Klincksieck, 1973, p. 145.↩︎
Ibid., p. 144.↩︎
Fabienne Brugère, op. cit., p. 88.↩︎
Jean-Guilhem Xerri, « Les chrétiens face au care – Que nous en dit l’Évangile aujourd’hui ? », dans Françoise Parmentier (dir.), Le care : une nouvelle approche de la sollicitude ?, Paris, Éditions Lethielleux, 2017, p. 153.↩︎
Ibid., p. 151-152.↩︎
Fabienne Brugère, op. cit., p. 75.↩︎
Jean-Guilhem Xerri, loc. cit., p. 154.↩︎
Fabienne Brugère, op. cit., p. 70.↩︎
Jean Borie, Mythologies de l’hérédité au XIXe siècle, Paris, Éditions Galilée, 1981, p. 159.↩︎
Fabienne Brugère, op. cit., p. 21.↩︎
« – En voilà assez, n’est-ce pas ? maman ! Ne causons pas des hommes, ça vaudra mieux. Tu as fait ce que tu as voulu, je fais ce que je veux.
– Comment ? comment ? bégaya la mère.
– Oui, je ne t’en ai jamais parlé, parce que ça ne me regardait pas ; mais tu ne te gênais guère, je t’ai vue assez souvent te promener en chemise, en bas, quand papa ronflait… Ça ne te plaît plus maintenant, mais ça plaît aux autres. Fiche-moi la paix, fallait pas me donner l’exemple ! » (A, 439)↩︎
Odile Hansen, op. cit., p. 75.↩︎
Émile Zola cité dans Gaël Bellalou, op. cit., p. 315.↩︎